Réflexions sur le débat autour de l’hydroxychloroquine (1)

Cette série de textes est issue d’une inquiétude par rapport aux décisions liées à la COVID-19 et notamment aux réactions sur les travaux sur l’hydroxichloroquine, et à la formidable machine de propagande actuelle qui risque d’avoir des répercussions catastrophiques dans le futur, et pas nécessairement celles auxquelles on pense.

Tout d’abord, quand on pense hydroxychloroquine, on pense professeur Raoult. C’est vrai … et c’est faux. En effet, il ne s’agit pas du seul expert à travailler sur ce traitement. On trouve également plein d’autres experts travaillant sur d’autres traitements. Plusieurs autres recherches d’autres chercheurs internationaux concordent sur le potentiel de l’hydroxychloroquine comme antiviral adapté dans le cas de la COVID-19. Donc 1) il ne s’agit pas d’une découverte individuelle. Pour rappel, et ce n’est pas nouveau, la science est une grande aventure collective, malgré les nombreux prix et la course à la publication qui tendent à lui donner une dimension individuelle.

Cette dimension collective ne veut pas dire non plus dire que le professeur Raoult soit un scientifique de second rang dans son domaine, les maladies infectieuses. Plus de 3000 articles scientifiques(*) dont des publications dans les meilleures revues (Science, Nature, The Lancet, etc.), plus de 147 000 citations, un h-index de 175, c’est-à-dire que 175 de ses articles ont été cités chacun au moins 175 fois. Alors, certes il faut prendre les indicateurs bibliométriques avec des pincettes (Gingras, 2014), et ces derniers peuvent donner une mauvaise représentation d’une activité de recherche. Mais ces indicateurs vont tous dans le même sens, à savoir un chercheur – ou plutôt une équipe de recherche – de premier plan au niveau mondial. Quelques exemples, avec leurs limites puisque chaque champ scientifique est difficilement comparable, de même que comparer les époques entre elles est difficile. Albert Einstein, à une autre époque, a un h-index de 207. Dans le domaine des maladies infectieuses, je pense qu’il n’y a que Nicholas White qui a un h-index supérieur (179), mais plutôt pour des travaux sur les maladies tropicales. En matière de nombre de citations, et pour donner un comparatif, au Québec (où je travaille), il semble y avoir, toutes disciplines confondues, un seul chercheur dépassant ce nombre de citations, Andreas Warburton (McGill U.) dans le domaine de la physique des particules. Ces données sont à relativiser: personne n’est capable d’écrire 3000 articles. Il s’agit évidemment des co-signatures avec son équipe, personne n’est dupe. C’est souvent la norme, car cela permet d’assurer le financement de la recherche dans un système qui fonctionne sur un principe de starification, là où il s’agit dans la réalité d’un travail collectif. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas penser à l’individu « professeur Raoult », mais au collectif « Raoult », en l’imaginant comme porte-voix de sa personne et de ses collègues. Et un porte-voix d’une des équipes à la pointe du domaine des maladies infectieuses à travers le monde. Donc 2) Raoult est le porte-parole d’un collectif expert mondialement reconnu dans le domaine dont fait partie la recherche sur la COVID-19.

Or, contrairement à l’idée reçue, la science n’est pas un terrain dépassionné. Il y existe des controverses, des idéologies, des passions et des rancunes, des idées à la mode et d’autres qui ne le sont pas. On pourra se référer aux travaux de Latour et Woogar (2013) comme exemple, de la dynamique passionnante et passionnée, beaucoup plus politique qu’on ne pourrait le croire selon l’image d’Épinal qui en est généralement dressée. Généralement, avec le temps, un certain consensus se forme, et la controverse finit par disparaître, parfois pour mieux réapparaître des décennies plus tard. Ces débats entre experts passent généralement inaperçus aux yeux du grand public. La question brulante sur le sujet dont de la COVID-19 ramène ces différences de paradigmes au premier plan.

Que pouvons nous conclure de ces faits d’un point de vue scientifique? Pour l’instant, rien. En effet, les études menées sont encourageantes sur le potentiel de l’hydroxychloroquine (combinée à l’azithromycin), mais tous les tests n’ont pas été effectués. Comme beaucoup de critiques l’ont noté, l’étude de Gautret et al. (2020, car oui, Raoult n’est pas le premier auteur) est très critiquable d’un point de vue méthodologique, ce qu’on peut comprendre pour une étude effectuée dans l’urgence (voir par exemple Belli, 2020). Mais a) plusieurs autres études existent tendant à aller dans le même sens d’un effet positif de l’hydroxychloroquine et b) des recherches sont en cours pour démontrer en respectant les meilleurs protocoles (groupe témoin, échantillon large, tests en double aveugle, etc.) l’efficacité du produit. Le problème est que les résultats arriveront probablement dans le meilleur des cas, dans plusieurs mois. C’est-à-dire dans plusieurs dizaines/centaines de milliers, voire millions de morts. Peut-être même une fois la vague de l’épidémie passée. Donc trop tard pour sauver de trop nombreuses vies. 3) La réponse scientifique sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine arrivera au mieux après plusieurs dizaines/centaines de milliers de morts.

Est-ce à dire que nous ne pouvons rien dire ou faire en attendant ? La question n’est pas si évidente, et pour la mettre en lumière, un petit aparté théorique semble intéressant. Il s’agit de distinguer les connaissances explicites des connaissances tacites, distinction que l’on doit au chimiste Michael Polanyi dans The Tacit Dimensions (1966). Les connaissances explicites sont celles que l’on peut mesurer, exprimer aisément en mots ou en chiffres, et donc propice à la codification, la validation, vérification. Les savoirs scientifiques établis se classent dans cette première catégorie. Les connaissances tacites sont a contrario difficilement exprimables. C’est ce que l’on sait par intuition ou de manière incarnée (comme faire du vélo). Nous pouvons avoir conscience de ces connaissances (nous savons que nous savons), ou pas. Ce qui fait dire à Polanyi que « nous savons plus que nous pouvons exprimer ».

Nombre d’études dans le domaine de la gestion des connaissances ont montré que les savoirs tacites et explicites sont fortement liés, notamment dans la continuité des travaux de Nonaka (1994) qui montrent que le développement de savoirs nouveaux nécessite l’intégration de ces deux types de savoirs de manière individuelle et collective. Ainsi, un expert développe à la fois ses connaissances explicites (formalisées), mais également ses connaissances tacites dans le domaine. Trop mal connues, ces connaissances pourtant réelles sont souvent déconsidérées. Elles seront considérées comme moins nobles, moins sujettes à valorisation. On déconsidère leur efficacité, et on les relègue souvent au rang de l’intuition. Pourtant, c’est bien ces connaissances tacites qui font de l’expert ou du scientifique une personne tout à fait apte à intervenir sur les enjeux dont il est spécialiste. C’est une part essentielle de l’apprentissage, complémentaire à la compréhension et à la rigueur de la méthode. Par exemple, c’est ce qui permettra dans un contexte incertain et complexe à un expert de dégager rapidement des pistes prometteuses. Sans encore avoir les données. Et lui permettre de guider son action vers une forme efficace.

Or la médecine n’est pas une science, ou n’est pas qu’une science. Il y a de vrais enjeux épistémologiques dans le débat sur les travaux menés par l’équipe du professeur Raoult qui sont très bien décrits dans l’article de Michel (2020) que j’encourage les lecteurs à aller lire. On synthétisera en disant qu’il y a un principe de épistémique, mais également un principe d’action puisque la médecine relève de principes de connaissances guidant l’action, mais avant tout d’une action, d’une pratique visant à guérir. Or, de nombreux biais dans la manière de produire la connaissance existent, dans un système qui favorise une approche médicale sous perfusion financière des laboratoires, privilégiant le développement de nouvelles molécules au développement de traitements efficaces. Dans beaucoup de cas, l’enjeu est invisibilisé par « le travail scientifique ». Mais l’urgence de la situation actuelle rend cette dynamique contradictoire extrêmement prégnante.

Pourtant, il est étonnant de constater que ce qui est critiqué en matière de prise de décision sur les modalités de traitement médical (via l’hydroxychloroquine) est pourtant le mode de prise de décision en matière de choix épidémiologique, soit principalement les mesures de distanciation sociale. En effet, dans les deux cas, les choix reposent sur des données partielles et discutables, en faisant des estimations très relatives (sur la question des mauvaises données à disposition, voir notamment Boullier, 2020). Par exemple, la durée d’isolement de 14 jours semble estimée au doigt mouillé, la distance de deux mètres également. Cela ne veut pas dire que les choix de distanciation sociale soient de mauvaises décisions. Je pense qu’il s’agit d’une excellente mesure de santé publique. Or l’usage d’hydroxychloroquine relève du même type de mesure d’urgence, qui devrait être pris en l’absence de données suffisantes.

En effet, cela pose une double question éthique et politique avant d’être scientifique. La question est la suivante: en l’absence de données probantes, doit-on modifier le protocole à suivre en matière de santé publique ? J’ai déjà traité cette question sous la forme d’une fable (Blum, 2020), mais je souhaiterais revenir sur cette question dans une prochaine publication. Car les conséquences à venir semblent importantes.

(*) Les données sont issues de Google Scholar.

Bibliographie

Une réflexion sur « Réflexions sur le débat autour de l’hydroxychloroquine (1) »

  1. “La science n’est pas un terrain dépassionné. Il y existe des controverses, des idéologies, des passions et des rancunes, des idées à la mode et d’autres qui ne le sont pas” écrit Guillaume Blum. En effet, cependant, il y a une différence avec idéologie : l’exigence de méthode et la critique épistémologique qui sont là pour filtrer le débat et garder ce qui est vraisemblable. Elles testent la vérisimilitude des travaux. Ce que l’opinion publique et les politiques ne savent pas faire et ne souhaitent pas faire d’ailleurs.

    L’argument de l’urgence peut se retourner. Il aurait été bien plus efficace de faire une étude valide (groupe homogène, durée suffisante, un seul produit, etc.) et, aujourd’hui, nous saurions au lieu d’avoir à attendre encore. La critique concernant l’étude du Pr Raoult porte sur la méthodologie qui laisse dans l’incertitude, qu’un savoir tacite ou intuitif (même juste) ne peut venir lever.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *