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Modeste réflexion sur l’Université, et sur le rôle des professeurs

Au cours de mes explorations chaotiques des internet, j’ai déniché cet avis de 1982, portant sur le rôle du professeur d’Université (Conseil supérieur de l’éducation, 1982). J’y ai trouvé plusieurs idées et arguments intéressants, en lien avec la réflexion sur ma profession, dont la seule dimension enseignement est souvent mise en avant à l’extérieur, qui plus est sous un aspect de « technique pédagogique ». Les professeurs sont ainsi souvent ramenés à des distributeurs d’informations, formateurs de compétence en lien avec les besoins du marché de l’emploi. En parallèle, le discours dominant au sein de la profession vise à mettre en avant la primauté. de la recherche, sans toujours de considération pour la dimension éducative. 

Or ce texte commence par un rappel bienvenu concernant le rôle du professeur le difficile équilibre à trouver entre les quatre catégories désormais classiques de ce qui a trait à l’enseignement, à la recherche, mais également au service à la collectivité et à la participation à la vie universitaire. Ces deux dernières catégories sont parfois confondues, et les trois dernières souvent oubliées. On trouve dans ce rapport de nombreux autres points pertinents. J’en retiens notamment les cinq suivants.

  1. La recension et réfutation de clichés portant sur le professeur: il est le mieux pourvu.. et bien protégé… ; il est « installé dans sa tour d’ivoire»… ; de sa tribune, il endoctrine les jeunes… ; il fait partie de l’establishment… ; il est bon pour discuter, mais ne s’engage pas… ; le professeur humaniste, une espèce rare en voie de disparition…
  2. On trouve aussi cette typologie des professeurs, belle (et parfois drôle), les classant en 10 idéaux types: le professionnel, le pédagogue, le spécialiste, le chercheur, l’entrepreneur, le missionnaire, l’idéologue, le solitaire, l’administrateur, la célébrité (pp. 20-22). J’avoue me reconnaître dans plusieurs de ces catégories.
  3. J’aimais assez cette critique de l’utilitarisme direct des apprentissages souhaités au sein des Universités, et ce rappel que l’évaluation directe et immédiate n’est pas nécessairement la meilleure, puisque jugée dans une perspective clientéliste des étudiants-« apprenants »: […] « La forte tension qui se développe entre les pôles de la pensée et de l’action se répercute aux divers plans des fonctions professorales. L’enseignement dispensé par le professeur est plus fréquemment controversé. Les étudiants ont appris bien avant leur entrée à l’université, les «vertus» de la contestation: ils reprochent aux professeurs de ne pas respecter les « syllabus », de donner des cours qui s’intègrent mal au programme de formation choisi et de négliger l’apport interdisciplinaire qui permettrait de situer et d’enrichir les connaissances acquises. De plus, le nombre de ceux qui ont connu ou connaissent pendant leurs études le marché du travail ne cesse de croître. A leur avis, l’enseignement est trop spécialisé, trop abstrait, « décroché » de la réalité, sans relation avec l’acquisition d’un savoir-faire professionnel » (p. 24).
  4. Le rapport rappelle également les influences françaises, allemandes, américaines liées à la construction du système universitaire québécois. « Les universités québécoises se sont constituées et développées en empruntant à ces diverses conceptions. Elles ont évolué sous l’effet d’une conjugaison de facteurs sociaux, scientifiques et culturels pour composer aujourd’hui une fresque aux couleurs diffuses et éclatées » (p. 27)
  5. Certains passages sur l’excès de tâches bureaucratique (rappel: on est en 1982 !), rentre en écho avec nos problématiques contemporaines, démultipliées par 40 ans de « néolibéralisme » et d’appauvrissement des institutions universitaires. « les tâches professorales ont besoin d’une certaine «épuration». Les aspects bureaucratiques de la fonction canalisent indûment, aux dires des professeurs eux-mêmes, une bonne part de leurs énergies et de leur temps au détriment d’activités plus utiles et plus productives. Les activités liées à la participation sous toutes ses formes sont envahissantes; il faudrait discerner celles qui sont essentielles de celles qui sont accessoires ou inopportunes » (p.39).

Finalement, je partage ici la conclusion de cet avis (l’emphase en gras est mienne):

« Comme institutions implantées dans la société québécoise, les universités sont investies d’une mission éducative importante qui doit conjuguer les impératifs du développement culturel et scientifique à ceux du développement socio-économique. Chacun de ces plans propose sa logique propre mais il est plus facile de les concilier lorsque abondent les ressources pour les soutenir. Dans le cas contraire, d’inévitables tensions naissent et provoquent de dures remises en question. Le contexte qui vient d’être évoqué place l’université québécoise dans une situation critique : elle subit de fortes pressions pour conformer son action aux exigences socio-économiques actuelles mais elle ne peut renoncer à la poursuite libre d’objectifs éducatifs, culturels et scientifiques, non immédiatement et non nécessairement rentables.

Parler de la productivité de l’université, c’est parler de l’efficacité et de la productivité de son corps professoral: la charge de travail devient alors l’objet premier de la rationalisation. Pourtant, le professorat, au niveau universitaire, n’est pas une sinécure. Fondamentalement axé sur la formation des personnes et le développement des connaissances, le rôle du professeur se situe dans un domaine aux perspectives multidimensionnelles, où il est sollicité de toutes parts. On ne reconnaît pas toujours le caractère particulier de l’effort intellectuel nécessaire pour remplir — successivement et parfois simultanément — plusieurs tâches différentes dans des contextes différents, avec une liberté de pensée et d’action qui ne doit pas se disperser dans l’activisme ou le dilettantisme mais servir une intégrité personnelle et professionnelle authentique.

À une extraordinaire croissance des besoins de développement de tous types, qui se diversifient plus rapidement qu’à toute autre période de l’histoire, répond une tendance irrépressible à accélérer les changements et les réformes. Cependant, les besoins, si urgents soient-ils, excèdent les possibilités et les ressources des universités et des universitaires. On en attend la formation d’un nombre beaucoup plus grand d’étudiants dans l’optique d’une prolifération de spécialités très poussées, et ce, pendant de plus longues périodes et même dans une perspective de perfectionnement permanent. Les services publics et l’entreprise privée réclament un progrès décisif des connaissances dans tous les champs d’activité, une amélioration continuelle des techniques et l’apport de solutions satisfaisantes aux problèmes concrets de l’heure: d’où le nombre et l’extension des projets de recherche disciplinaire et interdisciplinaire qu’il faudrait poursuivre et compléter. S’ajoutent encore les demandes incessantes de nouveaux types d‘ intervention dans l’organisation de la vie, du travail et des loisirs: les universitaires doivent pressentir les lignes de force qui se dessinent, découvrir les foyers d’intérêt et les courants sociaux qui auront des incidences sur un avenir prochain.

De telles exigences sont difficilement conciliables; elles requièrent une mobilité et une adaptabilité constantes qui, peu à peu, risquent de causer une diminution de la qualité des services offerts et même une déviation importante de l’essentiel: le professeur doit contribuer à former un être capable d’assumer un destin individuel et collectif » (p.39-40).

Source: Conseil supérieur de l’éducation (1982). Le rôle du professeur d’université. Avis au ministre. Disponible en ligne: http:/www.cse.gouv.qc.ca/fichiers/documents/publications/Avis/50-0315.pdf